Le développement rapide de la myrtille au Maroc s’est largement appuyé sur la culture en hors-sol sous serre, notamment dans le Loukkos, le Gharb et certaines zones du Souss. Ce système offre un contrôle fin du milieu racinaire, une précocité et une meilleure homogénéité de production. En contrepartie, il impose une gestion extrêmement rigoureuse de la fertigation, en particulier durant la phase de grossissement des fruits.
En hors-sol, le volume racinaire est limité, la capacité tampon du substrat est faible et la moindre erreur de concentration se traduit rapidement par un stress osmotique. Le grossissement des baies dépend donc d’un pilotage précis de l’eau et des équilibres ioniques.
Physiologie du grossissement
Chez la myrtille, la taille finale du fruit dépend principalement de l’expansion cellulaire qui repose sur :
– une pression de turgescence stable
– une alimentation régulière en potassium
– un statut calcique suffisant
– une photosynthèse active
En hors-sol, la plante dépend entièrement de la solution nutritive apportée. Toute fluctuation de la conductivité électrique ou du volume d’irrigation influence immédiatement la capacité d’absorption hydrique et donc la dynamique d’expansion du fruit.
Le potentiel de grossissement ne dépend pas seulement de la nutrition et de l’alimentation hydrique, mais aussi de la charge que la plante doit supporter. En hors-sol, une plante portant un nombre élevé de fruits répartit ses assimilats entre davantage de baies, ce qui peut réduire le calibre moyen et accentuer l’hétérogénéité entre fruits d’un même plant. Lorsque la charge est trop importante, même une fertigation bien conduite ne suffit pas toujours à exprimer pleinement le potentiel variétal. Le grossissement doit donc être raisonné en lien avec l’équilibre entre vigueur végétative, surface foliaire fonctionnelle et nombre de fruits à alimenter.
Sous serre, les amplitudes thermiques peuvent être marquées au printemps. Les températures élevées diurnes augmentent la demande évaporative, tandis que les nuits plus fraîches modifient la dynamique de transpiration. Ces variations rendent indispensable un ajustement quotidien des apports.
Au-delà des amplitudes thermiques journalières, le microclimat réel dans la serre influence fortement la régularité du grossissement. Une atmosphère trop chaude et trop sèche augmente la demande évaporative, accentue les variations de statut hydrique et peut limiter la stabilité de la turgescence au niveau des fruits. À l’inverse, une ambiance trop confinée ou insuffisamment ventilée modifie la transpiration et perturbe certains flux minéraux, notamment ceux liés au calcium. Le pilotage du calibre en hors-sol ne peut donc pas être dissocié de la gestion climatique de la serre, en particulier durant les périodes de forte montée des températures.




Gestion de la CE et pression osmotique
Le paramètre central en hors-sol est la conductivité électrique de la solution nutritive et du drainage. Une CE excessive augmente la pression osmotique de la solution du substrat, réduisant l’absorption d’eau par les racines. En phase de grossissement, une CE trop élevée peut entraîner :
– ralentissement de l’expansion cellulaire
– réduction du calibre
– augmentation du stress physiologique
– hétérogénéité de maturation
À l’inverse, une CE trop faible peut limiter l’apport en potassium et autres nutriments essentiels à l’accumulation de sucres.
Le pilotage repose donc sur :
– l’ajustement progressif des concentrations,
– le suivi régulier du drainage,
– le maintien d’un pourcentage de drainage suffisant pour éviter l’accumulation saline,
Dans certaines régions, l’eau d’irrigation peut présenter une charge en bicarbonates ou en sodium. Sans gestion rigoureuse, ces éléments s’accumulent dans le substrat et modifient la disponibilité des nutriments.
La réponse de la myrtille à la fertigation dépend aussi des propriétés physiques du substrat utilisé. Sa porosité, sa capacité de rétention en eau, sa vitesse de ressuyage et son niveau d’aération conditionnent directement la disponibilité de l’eau et l’oxygénation des racines. Deux systèmes recevant la même solution nutritive peuvent donc présenter des résultats différents si le substrat se compacte, se gorge d’eau trop longtemps ou, au contraire, sèche trop rapidement entre deux cycles. La maîtrise du grossissement passe ainsi par une bonne cohérence entre stratégie de fertigation et comportement physique du substrat au cours de la journée.
En culture hors-sol, l’efficacité de la fertigation dépend également de la température du milieu racinaire. Un substrat trop froid ralentit l’activité des racines, limite l’absorption de l’eau et freine la dynamique de prélèvement des éléments minéraux. À l’inverse, un substrat trop chaud peut accentuer la respiration racinaire, déstabiliser le fonctionnement de la plante et réduire la capacité d’absorption en période de forte demande. En phase de grossissement, la qualité du pilotage ne repose donc pas uniquement sur la composition de la solution nutritive, mais aussi sur le maintien de conditions physiques favorables à une activité racinaire continue.
Le pH : le verrou de la photosynthèse
La myrtille est une plante acidophile stricte. En hors-sol, le pH de la solution de drainage est le baromètre de la santé de la plante. Un pH qui dérive vers la neutralité (> 5.8) provoque une précipitation des micro-éléments, notamment le fer, sous des formes insolubles. La plante entre en chlorose ferrique, sa capacité photosynthétique s’effondre, et elle n’a plus l’énergie nécessaire pour « pousser » les sucres vers les baies.
Rôle du potassium
Le potassium est l’élément dominant pendant le grossissement. Il participe à la régulation osmotique, au transport des sucres vers le fruit, à l’activation enzymatique et au maintien de la turgescence cellulaire.
En hors-sol, l’augmentation progressive du rapport potassium/azote au fur et à mesure de l’entrée en phase d’expansion favorise le calibre et la teneur en sucres. Toutefois, un excès de potassium peut déséquilibrer l’absorption du calcium et du magnésium. Ce déséquilibre peut se traduire par :
– des fruits plus volumineux mais moins fermes
– une sensibilité au ramollissement
– une tenue post-récolte réduite
La stratégie consiste donc à renforcer le potassium sans compromettre le statut calcique.
L’Oxygénation : moteur de l’absorption active
L’absorption du potassium n’est pas passive ; c’est un processus actif qui consomme de l’énergie produite par la respiration racinaire. Si le drainage est insuffisant ou si le substrat est trop tassé (asphyxie), les racines manquent d’oxygène. Dans ce cas, même en présence d’une solution nutritive riche en potassium, la plante peut ne pas être en mesure de l’absorber correctement. Un bon drainage n’est pas un gaspillage, c’est un mécanisme de renouvellement de l’air dans le pot.
Relation potassium–calcium
La qualité export des myrtilles repose sur la fermeté et la tenue au transport. Le calcium stabilise les parois cellulaires en renforçant les ponts pectiques. En hors-sol, la disponibilité du calcium dépend du flux transpiratoire, de la concentration dans la solution, de l’équilibre avec les autres cations. Une forte stimulation potassique associée à une CE élevée peut réduire l’absorption de calcium. Or, les premières phases d’expansion cellulaire exigent une intégrité membranaire optimale. Le pilotage doit donc viser un équilibre dynamique entre calibre et fermeté, et non une recherche exclusive de volume.
En production destinée aux marchés exigeants, la recherche du calibre ne peut être dissociée des autres critères de qualité commerciale. Une baie plus volumineuse mais moins ferme, plus sensible au ramollissement ou moins apte au transport perd rapidement de sa valeur. Le pilotage du grossissement doit donc viser un compromis entre taille, homogénéité, fermeté, résistance à la manipulation et tenue post-récolte. Cette approche est particulièrement importante pour les producteurs orientés vers l’export, où la qualité perçue à l’arrivée conditionne largement la valorisation du lot.
Maîtrise de l’azote en phase d’expansion
L’azote stimule la croissance végétative. En phase de grossissement, un excès d’azote peut :
– favoriser la production de nouvelles pousses
– accroître la compétition pour les assimilats
– retarder la coloration
– diluer les sucres
Sous serre, la vigueur peut être élevée en raison du microclimat favorable. Une réduction progressive de la dominance azotée au profit du potassium est généralement nécessaire lorsque la nouaison est stabilisée. La gestion doit donc rester analytique et adaptée au stade réel de la culture.
Fréquence d’irrigation
En hors-sol, le volume de substrat est limité et la réserve utile faible. L’irrigation doit être fréquente, fractionnée et adaptée au rayonnement et à la température. Des alternances déficit/excès provoquent micro-stress hydrique, fluctuations de turgescence, risque d’éclatement et irrégularité de calibre.
De ce fait, la montée rapide des températures sous serre au printemps exige un ajustement quasi quotidien des volumes. La stabilité hydrique est plus déterminante que le volume total apporté.
En phase de pic de grossissement, passer à 15, voire 20 cycles courts par jour permet de lisser les variations d’humidité. Cela évite l’effet dessèchement suivi d’un gavage en eau, qui est la cause principale du fendillement de l’épiderme et de l’hétérogénéité des calibres.
Intégration des extraits d’algues
Les extraits d’algues, riches en composés bioactifs, sont utilisés comme biostimulants en phase de nouaison et de grossissement. Leur intérêt en hors-sol réside principalement dans la stimulation de l’activité racinaire, l’amélioration de la tolérance au stress thermique, le soutien de l’activité photosynthétique et la régulation hormonale favorable au maintien des fruits
En serre, où des pics thermiques peuvent survenir dès la fin du printemps, ces applications peuvent contribuer à atténuer les effets du stress, à condition qu’elles s’inscrivent dans une stratégie globale cohérente. Elles ne compensent, cependant, pas un déséquilibre hydrique ou une mauvaise gestion de la CE.
Erreurs fréquentes en phase de grossissement
Certaines erreurs reviennent fréquemment en phase de grossissement. Parmi les plus courantes figurent une hausse trop brutale de la conductivité électrique dans l’espoir de stimuler le calibre, un maintien excessif de l’azote qui relance la vigueur végétative, un drainage insuffisant favorisant l’accumulation saline, ou encore une mauvaise anticipation des pics thermiques sous serre. D’autres dérives consistent à augmenter fortement les volumes d’eau sans fractionnement suffisant, ou à renforcer le potassium sans surveiller ses effets sur l’équilibre avec le calcium et le magnésium. Ces déséquilibres ne se traduisent pas toujours immédiatement, mais ils pénalisent souvent la régularité du calibre et la qualité finale des baies.


