La résistance aux fongicides n’est plus un sujet théorique en vigne. Dans la plupart des grands bassins viticoles à travers le monde, on observe depuis plusieurs années un glissement progressif : des baisses d’efficacité au champ sur certaines familles “site-spécifiques”, une variabilité importante des résultats d’un traitement à l’autre, et des profils de résistance de plus en plus complexes, notamment pour le botrytis. Cette évolution est cohérente avec le niveau de pression de sélection en viticulture (nombre d’applications, recours répété aux mêmes modes d’action, programmes intensifs en années à forte pression).
En vigne, la majorité des problèmes de résistance concernent des fongicides à cible unique, pour lesquels une mutation (ou un petit nombre de mécanismes) peut suffire à réduire fortement la sensibilité. Les cas emblématiques sont la mutation G143A (cytochrome b) associée aux QoI (FRAC 11) chez le mildiou et l’oïdium, ou des mutations/ajustements de la cible chez des familles comme les SDHI (FRAC 7) et certaines anti-botrytis. À l’inverse, les multi-sites (certains “protectants” de contact) exercent une pression de sélection plus diffuse, et restent des outils structurants dans les stratégies anti-résistance, même si leur efficacité est surtout préventive.
Mildiou: résistance marquée sur certaines familles
Dans les grands pays viticoles, la résistance aux QoI (FRAC 11) chez Plasmopara viticola est documentée depuis longtemps, et elle est devenue un point de vigilance standard dans les programmes. Plusieurs travaux et synthèses techniques relient ces pertes d’efficacité à la mutation G143A, et montrent que, lorsque la fréquence d’allèles résistants augmente, la performance au champ des QoI peut chuter nettement.
En parallèle, la situation n’est pas uniforme selon les modes d’action. Certaines familles gardent une bonne performance dans de nombreux contextes, mais l’enjeu est la durabilité : plus la protection repose sur des site-spécifiques, plus la stratégie d’alternance, de limitation du nombre d’applications et d’association avec des partenaires à faible risque devient déterminante. Les revues récentes insistent d’ailleurs sur l’importance de stratégies anti-résistance structurées et du suivi de sensibilité des populations.
Oïdium: un paysage de résistance multi-familles
L’oïdium est un cas typique de résistance “en mosaïque” : selon les régions, les itinéraires techniques et l’intensité d’usage, on peut rencontrer des pertes d’efficacité sur plusieurs familles, notamment les QoI (FRAC 11) et les DMI (FRAC 3), avec des mécanismes différents (mutation G143A pour QoI ; mutations et/ou surexpression de la cible cyp51 et autres mécanismes pour DMI, selon les cas). Des études de terrain et de laboratoire publiées ces dernières années confirment des baisses de sensibilité sur plusieurs groupes, et un lien fréquent avec des marqueurs moléculaires pour les QoI.

Un point important, souvent sous-estimé dans les discussions “catalogue vs terrain”, est la diversité des profils de résistance au sein d’une même famille chimique, notamment pour les SDHI (FRAC 7). Les documents techniques récents décrivent une diversité de mutations pouvant conduire à des niveaux et des spectres de résistance croisée différents selon les substances actives, ce qui impose d’éviter les raisonnements simplistes du type “SDHI = un seul bloc”.
Botrytis: le champion de la multi-résistance
Botrytis cinerea est classé à risque élevé de résistance et se distingue par sa capacité à accumuler des résistances à plusieurs familles, parfois au sein d’une même parcelle lorsque les programmes sont répétitifs. La littérature récente met en avant des fréquences non négligeables d’isolats multi-résistants dans certaines situations, et rappelle que plusieurs familles anti-botrytis exigent une discipline stricte (alternance, limitation du nombre d’applications, mélange avec partenaires adaptés, et priorité à la prévention agronomique).
Au-delà des chiffres, l’implication pratique est claire : sur botrytis, “changer de marque” ne suffit pas si l’on reste dans le même mode d’action, et “doubler la dose” est une fausse bonne idée (risque résidus/coût, et rarement une solution face à une résistance de cible). Les programmes les plus robustes sont ceux qui combinent une pression chimique mieux répartie (FRAC alternés) et une réduction franche du potentiel épidémique par le pilotage du microclimat de la zone des grappes.
Pourquoi la résistance s’accélère en vigne ?
– La répétition des mêmes FRAC, parfois sous-estimée à cause des “mélanges prêts à l’emploi”. Un produit combiné peut donner l’illusion de diversité, alors qu’en réalité on réapplique un même mode d’action clé plusieurs fois sur la saison.
– Des fenêtres critiques mal sécurisées. Sur mildiou, la période proche floraison et post-floraison immédiat est souvent décrite comme déterminante : si l’on joue trop dans cette fenêtre avec des site-spécifiques, on augmente la pression de sélection au moment où les populations se multiplient rapidement.
– L’“effet année” : Les millésimes à forte pression (pluviométrie/humectation pour mildiou, alternance chaud-humide pour botrytis, cycles rapides pour oïdium) poussent mécaniquement à augmenter le nombre d’interventions et à raccourcir les cadences, ce qui peut intensifier la sélection si le programme n’est pas verrouillé.
A quoi sert le code frac en vigne ?
Le code frac est une classification internationale qui regroupe les fongicides par mode d’action. Deux produits portant le même code frac agissent sur la même cible biologique et exercent donc une pression de sélection similaire sur le champignon. En pratique, répéter plusieurs fois dans la saison un même code frac augmente le risque de baisse d’efficacité liée à la résistance, même si les marques commerciales sont différentes.
L’intérêt pour le viticulteur est simple : raisonner la protection en alternant les codes frac, surtout pour les fongicides à cible unique, et réserver ces derniers aux fenêtres réellement critiques. Les produits dits protectants ou à action multi-sites servent souvent de base préventive et aident à “casser” la répétition des modes d’action.
Exemple de logique : éviter frac 11 puis frac 11, préférer frac 11 puis frac 3 ou frac 7, selon la maladie visée et le stade.
Stratégie efficace à adopter
1) Piloter par les modes d’action, pas par les noms commerciaux
Construire le programme en listant, pour chaque intervention, le FRAC principal et le FRAC partenaire éventuel. L’objectif est de maîtriser trois règles : (i) limiter le nombre total d’applications par FRAC à risque, (ii) éviter les applications consécutives d’un même FRAC à cible unique, (iii) réserver les site-spécifiques aux fenêtres où leur valeur agronomique est maximale, et sécuriser le reste avec des solutions de plus faible risque et/ou des mélanges correctement pensés.
2) Mélanges et alternances
Quand un produit à site-spécifique est nécessaire, l’associer à un partenaire pertinent (souvent à plus faible risque et/ou à mode d’action différent) permet de réduire la probabilité que les individus moins sensibles dominent après traitement. Attention : un mélange n’est utile que si les deux composants sont réellement actifs sur la cible dans vos conditions, et correctement positionnés (préventif vs curatif, niveau de pression). Les recommandations FRAC et de nombreuses notes techniques insistent sur cette discipline, notamment sur botrytis.
3) Mesures agronomiques
Pour oïdium et botrytis, la gestion du microclimat de la zone fructifère est centrale : aération, maîtrise de la vigueur, effeuillage raisonné, gestion de l’entassement des grappes, réduction des blessures et foyers. Chaque gain sur l’humidité et la durée d’humectation réduit la “charge” demandée aux anti-botrytis et diminue la probabilité de sélectionner des résistances.
4) Aide à la décision
Sur mildiou, plusieurs sources techniques rappellent une période de sensibilité élevée autour de la floraison. En pratique, cela signifie : protéger correctement cette fenêtre, mais sans surconsommer un seul FRAC. L’usage d’outils de décision (stations, modèles, observations fines) aide à réduire les applications “automatiques” en dehors des périodes à risque, donc à réduire la sélection globale.
5) Suivi de sensibilité quand c’est possible
Les grands bassins viticoles investissent de plus en plus dans des approches de détection (bioessais, marqueurs moléculaires sur certains mécanismes comme G143A). Sans aller jusqu’au laboratoire dans chaque exploitation, on peut déjà formaliser une “surveillance parcellaire” : noter les échecs partiels récurrents sur une famille, vérifier la qualité d’application, puis décider rapidement de sortir du FRAC suspect et de reconfigurer l’alternance.
6) Gérer le cas particulier du soufre
Sur oïdium, de nombreuses stratégies robustes reposent sur une base protectante (soufre selon contexte, réglementation, température, variété, risque phytotoxicité) pour “porter” le programme et réduire la dépendance aux FRAC à risque. Des guides techniques nord-américains soulignent explicitement l’intérêt de ces bases de contact dans la séquence de traitements, avant d’entrer dans les spécialités à risque.
7) Botrytis : raisonner en “moments cibles”
Sur botrytis, l’enjeu est souvent de concentrer l’intervention chimique sur les périodes où elle a le meilleur rapport efficacité/risque de sélection (stades et situations à risque : compacité, sensibilité variétale, météo, blessures, risque sour rot). Les documents techniques rappellent aussi la règle pratique de limitation par FRAC sur la saison et l’interdiction de répétitions qui “fabriquent” de la multi-résistance.
Le rôle du biocontrôle
Le biocontrôle n’est pas seulement un “plus” réglementaire ou marketing. Bien utilisé, il sert surtout à réduire la dépendance aux fongicides à cible unique et donc à abaisser la pression de sélection qui accélère l’émergence de souches moins sensibles. L’approche la plus solide consiste à l’intégrer comme un maillon technique du programme, avec un positionnement cohérent (préventif, répétitions possibles, rôle de partenaire en mélange/alternance), plutôt que comme un traitement “de rattrapage”.
En itinéraire vigne, on distingue trois contributions majeures. D’abord, renforcer la base préventive entre deux interventions conventionnelles “critiques”, notamment quand la météo impose de raccourcir les cadences : intercaler une solution de biocontrôle, ou l’utiliser en partenaire, peut éviter de répéter trop vite un même mode d’action. Ensuite, jouer un rôle de coéquipier pour sécuriser l’efficacité d’un site-spécifique, à condition de rester en prévention et de viser un objectif clair : améliorer la couverture, compléter le spectre ou stabiliser la performance sous forte pression. Enfin, freiner l’installation en réduisant l’inoculum et la vitesse d’extension : des antagonistes comme Bacillus subtilis ne sont pas curatifs sur une infection déjà installée, mais peuvent limiter l’implantation en préventif, surtout si la qualité d’application est élevée et si l’aération de la végétation est maîtrisée.
Sur quelques repères pratiques, sans entrer dans un catalogue : les huiles essentielles d’orange douce relèvent d’une logique surtout de contact, utiles comme outil d’appoint et de réduction de charge, mais très exigeantes sur la qualité de pulvérisation et les conditions d’application (risque de brûlure selon formulation, dose, température, sensibilité variétale). Les phosphonates sont souvent mobilisés comme outils de réduction de pression, avec des modes d’action distincts des fongicides classiques, mais leur place doit être raisonnée au regard du cadre local et des exigences résidus/LMR des marchés. Bacillus subtilis reste un outil préventif dont la valeur augmente quand il est positionné tôt, répété correctement et associé à une architecture de végétation limitant l’humidité stagnante.
La qualité de pulvérisation
Les résistances ne se construisent pas seulement par répétition des modes d’action, mais aussi par des zones de sous-dosage. En vigne, les cibles les plus souvent mal couvertes sont la face inférieure des feuilles, le cœur d’une végétation dense et, surtout, l’intérieur des grappes à partir de la fermeture. Dans ces zones, la dose reçue est trop faible pour éliminer le pathogène mais suffisante pour sélectionner les individus les moins sensibles.
La pulvérisation doit être raisonnée comme un système. D’abord, l’architecture de la canopée conditionne l’accès à la cible : maîtrise de vigueur, effeuillage raisonné, ébourgeonnage et limitation de l’entassement améliorent autant l’efficacité des traitements que la gestion du botrytis. Ensuite, le réglage matériel compte autant que la matière active : choix des buses, volume/ha et spectre de gouttelettes doivent viser la pénétration et le dépôt sur face inférieure. La vitesse d’avancement, la turbulence et l’orientation des jets doivent permettre d’atteindre la zone grappe et l’intérieur du feuillage, faute de quoi on ne traite que “l’extérieur”.
Enfin, la bouillie et les adjuvants ne compensent pas une mauvaise pénétration : ils doivent répondre à un objectif identifié (étalement, rétention, dérive) et être appliqués dans des conditions climatiques maîtrisées.