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Pour un verger sain, tout se joue lors des traitements d’hiver

Traitements d’hiver pour un verger sain

Dans l’imaginaire collectif, l’hiver symbolise le repos de la nature. Pourtant, pour l’arboriculteur averti opérant sous les climats tempérés, cette période de dormance apparente est tout sauf une trêve sanitaire. La douceur relative de nos hivers, exacerbée par les dérèglements climatiques récents, favorise la survie d’une biomasse parasitaire importante. Loin de disparaître, les bio-agresseurs entrent en diapause ou en quiescence, se réfugiant dans les anfractuosités de l’écorce, les écailles des bourgeons ou la litière du sol, prêts à coloniser les organes néoformés dès les premiers frémissements du printemps. Les traitements d’hiver ne doivent donc plus être perçus comme une simple routine culturale, mais comme la véritable clé de voûte de la stratégie phytosanitaire annuelle. L’objectif est limpide : abaisser drastiquement le niveau de l’inoculum primaire (fongique et bactérien) et réduire les populations de ravageurs fondateurs pour aborder le débourrement avec un verger sain et « propre ». Cette approche préventive est la condition sine qua non pour limiter le recours aux intrants chimiques curatifs en cours de végétation, répondant ainsi à la double exigence de rentabilité économique et de durabilité écologique.

Prophylaxie : assainir pour mieux protéger

Avant même d’envisager l’intervention chimique, la réussite de la protection hivernale se joue sur la qualité des travaux culturaux. L’hygiène du verger constitue le premier rempart contre la prolifération des maladies. Il est importat de comprendre que la majorité des pathogènes des rosacées, tels que le Monilinia sur fruits à noyaux ou le chancre sur pommier, survivent sur les organes parasités de l’année précédente.

La taille d’hiver doit par conséquent intégrer une dimension sanitaire rigoureuse. L’élimination systématique des fruits momifiés restés accrochés aux branches est impérative, car ces « momies » sont de véritables bombes à retardement chargées de spores prêtes à être disséminées par les pluies printanières. De même, la suppression des rameaux chancreux, porteurs de Fusicoccum ou de Cytospora, doit être réalisée avec minutie, en prenant soin d’exporter et de brûler ces bois de taille contaminés. Pour les vergers ayant subi une forte pression de tavelure (Venturia inaequalis), la gestion de la litière foliaire au sol est déterminante, puisque c’est là que le champignon conserve sa forme sexuée hivernante. Des pratiques favorisant la minéralisation rapide des feuilles, comme l’apport d’azote au sol ou un broyage fin, permettent de rompre le cycle biologique du pathogène avant l’éjection des ascospores.

Comprendre la cible pour affiner le tir

L’efficacité des traitements d’hiver repose sur une connaissance précise de la biologie des ravageurs en hiver. Dans nos vergers, les cibles sont multiples et souvent invisibles à l’œil nu. Le Pou de San José, fléau redoutable capable d’entraîner le dépérissement des charpentières, hiverne principalement au stade de larve L1 sous son bouclier noirâtre, ce qui le rend particulièrement difficile à atteindre. Les acariens rouges (Panonychus ulmi) saturent les rides du bois et la base des dards de leurs œufs d’hiver rouge vif, tandis que les pucerons (vert du pommier, cendré, ou noir du cerisier) déposent leurs œufs d’hiver, noirs et brillants, à la base des bourgeons.

Sur le front des maladies, la menace est tout aussi insidieuse. Les spores de la Cloque du pêcher (Taphrina deformans) et du Criblé (Coryneum beijerinckii) se logent directement dans les écailles des bourgeons ou sur l’écorce, attendant simplement l’humidité et la température adéquates pour germer. Les bactérioses, notamment celles à Pseudomonas sur fruits à noyaux ou le Feu bactérien sur pépins, profitent quant à elles des plaies, même microscopiques, pour pénétrer dans les tissus vasculaires. 

La stratégie chimique : Le duo cuivre et huile

L’arsenal thérapeutique hivernal, bien que réduit en nombre de molécules homologuées, reste d’une efficacité redoutable s’il est maîtrisé. Il s’articule autour de deux piliers fondamentaux : les spécialités cupriques et les huiles minérales.

Le cuivre demeure la base de la protection fongicide et bactéricide. Son positionnement est stratégique à deux moments clés :

– Le premier créneau se situe à la chute des feuilles. À ce stade, les cicatrices foliaires constituent des portes d’entrée béantes pour les bactéries et les champignons de bois. Une application de cuivre, idéalement de la Bouillie Bordelaise pour sa persistance ou de l’Hydroxyde pour son effet choc, permet de cautériser ces plaies.

– Le second créneau intervient en fin d’hiver, juste avant le débourrement. Ce traitement vise à réduire l’inoculum de surface (cloque, criblé, tavelure) avant que les tissus verts sensibles ne soient exposés.

Les huiles minérales paraffiniques (huiles blanches) jouent quant à elles un rôle insecticide et acaricide purement physique. En formant un film imperméable sur l’insecte ou l’œuf, elles bloquent les échanges gazeux et provoquent la mort par asphyxie. L’absence de mode d’action biochimique présente l’avantage majeur d’éviter l’apparition de résistances. Toutefois, l’efficacité de l’huile est intimement liée au stade phénologique. Il est recommandé d’intervenir au stade « gonflement des bourgeons », moment où la reprise du métabolisme des œufs et des larves intensifie leur respiration, les rendant ainsi beaucoup plus vulnérables à l’asphyxie. 

La qualité de pulvérisation comme facteur de réussite

Avoir les bons produits au bon moment ne suffit pas si la technique d’application est défaillante. Contrairement aux traitements de végétation où l’on recherche une fine brumisation, le traitement d’hiver exige une approche de « lavage ». La bouillie doit littéralement inonder l’arbre pour s’infiltrer dans les moindres craquelures de l’écorce, sous les lichens et dans les amas d’œufs.

Cette contrainte technique impose d’augmenter significativement les volumes de bouillie par hectare, souvent au-delà de 1000 à 1200 litres pour des vergers adultes, afin d’assurer un ruissellement contrôlé sur les charpentières et le tronc. La vitesse d’avancement du tracteur doit être réduite pour permettre à l’air pulsé de déplacer l’atmosphère interne de la frondaison et de déposer le produit sur toutes les faces des rameaux.

Enfin, les conditions climatiques lors de l’application sont déterminantes. L’application d’huiles nécessite une température supérieure à 7°C ou 8°C pour garantir une viscosité adéquate et un étalement homogène du film huileux. Il est impératif d’éviter les périodes de gel ou les vents forts qui compromettent la couverture, ainsi que les pluies imminentes qui lessiveraient le cuivre avant qu’il n’ait pu agir. 

En somme, la protection hivernale des rosacées fruitières est une opération de précision qui conditionne la pression sanitaire de toute la campagne à venir. Elle demande à l’arboriculteur une observation fine de son verger et une rigueur technique absolue. Négliger cette étape, c’est prendre le risque de subir une pression parasitaire précoce difficilement maîtrisable, obligeant à une surenchère de traitements printaniers souvent coûteux. Dans un contexte agricole maghrébin en quête de performance et de rationalisation, réussir son hiver est la première étape pour réussir sa récolte.

 

 

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