
Le marché mondial de la myrtille poursuit sa trajectoire de croissance, porté par une demande solide dans les grandes zones de consommation et par une reconfiguration progressive des équilibres entre pays producteurs. Cette dynamique ne se limite plus à une simple augmentation des volumes échangés. Elle traduit une transformation structurelle des habitudes alimentaires, des stratégies de distribution et des calendriers d’approvisionnement internationaux. Pour les producteurs et exportateurs du bassin méditerranéen, et en particulier pour le Maroc, ces évolutions dessinent un environnement concurrentiel plus exigeant mais aussi riche en opportunités, à condition de maîtriser les paramètres de qualité, de régularité et de positionnement saisonnier.
Europe et Amérique : les moteurs du marché
Les États-Unis et l’Union européenne continuent de structurer la dynamique mondiale de la myrtille. En Amérique du Nord, la consommation progresse de façon régulière, portée par l’évolution des comportements alimentaires et par une intégration croissante des petits fruits dans l’alimentation quotidienne. La myrtille bénéficie pleinement des tendances liées à la santé et au bien-être, grâce à son image de produit riche en antioxydants, fibres et micronutriments. À cela s’ajoute la recherche de produits pratiques, faciles à consommer et adaptés aux modes de vie urbains, un segment sur lequel la myrtille s’est imposée comme une référence.
En Europe, malgré une forte concurrence entre origines et une pression sur les prix, observée sur certains marchés de gros, la demande reste dynamique. Les achats des ménages confirment que la myrtille s’est durablement installée dans le panier des consommateurs, aux côtés d’autres petits fruits comme la fraise et la framboise. Cette tendance s’observe aussi bien dans les pays d’Europe du Nord, historiquement grands consommateurs de petits fruits, que dans les marchés d’Europe du Sud, où la catégorie continue de gagner des parts de marché.
Cette solidité de la demande constitue un socle favorable pour la filière mondiale, mais elle s’accompagne également d’une professionnalisation importante des circuits de distribution. Les enseignes cherchent désormais à sécuriser leurs approvisionnements sur l’année, tout en maîtrisant les coûts logistiques et en garantissant une qualité constante aux consommateurs.
Redistribution des équilibres entre origines
Du côté de la production mondiale, la myrtille reste dominée par les grands pays exportateurs d’Amérique du Sud, tout en intégrant progressivement de nouveaux acteurs. Le Pérou conserve sa position de premier fournisseur mondial, avec des volumes importants destinés principalement aux marchés européens et nord-américains. Cette capacité de production élevée permet d’assurer un approvisionnement régulier pendant la contre-saison de l’hémisphère Nord, mais elle exerce également une pression sur les prix lorsque l’offre dépasse temporairement la capacité d’absorption du marché.
Le Chili demeure un fournisseur majeur, notamment apprécié pour la qualité de ses lots en début de campagne et pour son expérience logistique dans l’exportation longue distance. Malgré une concurrence forte, il continue de jouer un rôle structurant dans l’équilibre de l’offre mondiale.
Parallèlement, les origines africaines gagnent progressivement en visibilité et en importance. L’Afrique du Sud et le Maroc se positionnent désormais comme des fournisseurs stratégiques pour les marchés européens, en particulier durant les périodes de transition entre campagnes sud-américaines et européennes. L’Afrique du Sud a réussi à maintenir des volumes significatifs vers l’Union européenne et le Royaume-Uni, malgré certaines contraintes logistiques et climatiques. Le Maroc, de son côté, poursuit une trajectoire de croissance soutenue, portée par l’expansion des surfaces cultivées sous serres tunnels, l’amélioration des pratiques culturales et l’intégration croissante dans les programmes des grandes chaînes de distribution européennes.

Cette évolution se traduit par une redistribution saisonnière des volumes sur les marchés européens. Les origines sud-américaines dominent généralement l’hiver et le début du printemps. À mesure que la saison avance, leur part est progressivement remplacée par les origines nord-africaines et par la production européenne locale. Ce chevauchement partiel des campagnes crée des zones de concurrence directe, mais aussi des opportunités commerciales pour les opérateurs capables d’optimiser leurs fenêtres de production et leurs stratégies logistiques.
Pressions de marché et évolution des prix
L’ouverture de la saison 2025 a été marquée, sur plusieurs marchés européens, par une pression sur les volumes disponibles et par une modulation des prix. Cette situation s’explique notamment par la coexistence de fruits issus de différentes origines, par des variations de qualité et par la présence simultanée de produits frais et de lots stockés.
Face à cette configuration, les distributeurs ajustent leurs stratégies d’achat et cherchent à sécuriser leurs approvisionnements à travers des programmes contractuels plus structurés. Les origines capables d’assurer une régularité de qualité, une homogénéité des calibres et une ponctualité logistique restent particulièrement recherchées.
Les périodes de transition entre campagnes constituent, dans ce contexte, des fenêtres stratégiques. Le passage entre la fin des expéditions chiliennes et le démarrage des volumes marocains, par exemple, peut offrir un avantage compétitif aux exportateurs capables de fournir rapidement des lots homogènes répondant aux standards des distributeurs européens.
Le changement climatique redessine la carte mondiale
Au-delà des dynamiques commerciales et logistiques, le changement climatique s’impose désormais comme un facteur structurant de l’évolution de la filière myrtille à l’échelle mondiale. La baisse progressive des heures de froid, l’intensification du stress hydrique, l’augmentation de la fréquence des vagues de chaleur et la pression des ravageurs modifient profondément les équilibres de production en Amérique latine et en Afrique. Ces évolutions fragilisent certaines zones historiques et poussent progressivement la filière vers de nouveaux territoires plus frais ou situés en altitude.
En Amérique latine, les principaux pays exportateurs sont directement concernés par ces mutations. Au Chili, la réduction des besoins en froid dans la zone centrale affecte la régularité de la production et entraîne un déplacement progressif des vergers vers les régions méridionales. Au Pérou, la dépendance à l’irrigation devient un facteur de plus en plus critique face aux vagues de chaleur et à la salinisation des sols. Au Mexique et en Argentine, les modifications de la floraison et de la phénologie perturbent la synchronisation de la pollinisation et la qualité des fruits, favorisant l’émergence de nouvelles zones de production plus tempérées.
En Afrique, la dynamique apparaît plus contrastée. Le Maroc, positionné stratégiquement pour les exportations précoces vers l’Europe, subit une pression croissante liée aux épisodes de chaleur extrême et à la disponibilité en eau. En Afrique du Sud, certaines régions deviennent plus favorables à la culture de la myrtille, mais la concurrence pour les ressources hydriques s’intensifie dans les zones agricoles à forte densité de cultures. Le Zimbabwe développe également la filière, mais reste limité par l’accès à l’eau et par une dépendance variétale encore importante.
Sur le plan physiologique, la hausse des températures affecte directement la nouaison, la coloration et l’homogénéité de la maturation, tout en favorisant l’expansion de maladies et de ravageurs tels que Botrytis, Phytophthora et Drosophila suzukii. Ces contraintes se traduisent par une augmentation progressive des coûts de production, une intensification des interventions techniques et une pression supplémentaire sur les marges des producteurs.
Face à cette nouvelle réalité, l’adaptation repose de plus en plus sur des investissements lourds et structurants. L’irrigation de précision, les systèmes d’ombrage, les filets anti-rayonnement, l’amélioration des chaînes du froid et le recours aux outils numériques deviennent des leviers majeurs de sécurisation de la production. Malgré les progrès réalisés en sélection variétale et en agriculture de précision, l’accès inégal au financement et à l’accompagnement technique freine encore l’adoption de ces solutions, en particulier chez les petits et moyens producteurs.
À moyen et long terme, les projections climatiques indiquent un déplacement progressif des zones favorables de production, pouvant atteindre plusieurs centaines de kilomètres vers le sud dans l’hémisphère Sud et vers des altitudes plus élevées dans l’hémisphère Nord.
Origines émergentes et diversification de l’offre
Au-delà du Maroc et de l’Afrique du Sud, d’autres pays africains commencent à apparaître sur la carte mondiale de la myrtille. Bien que leurs volumes restent encore limités, leur présence progresse progressivement sur des niches spécifiques ou sur des fenêtres saisonnières précoces.
L’Égypte se positionne notamment sur une période d’exportation précoce qui lui permet d’accéder aux marchés européens en hiver et au début du printemps, parfois avant certains concurrents traditionnels.
Pour les opérateurs méditerranéens, cette multiplication des origines impose une vigilance sur le positionnement produit, la différenciation qualitative et l’adaptation aux exigences spécifiques de chaque marché cible.
Royaume-Uni : la myrtille redessine le rayon fruits
Le marché britannique constitue un exemple emblématique de la transformation en cours du segment des petits fruits. En 2025, les ventes de myrtilles au détail ont dépassé celles des pommes, un fruit historiquement dominant en volume et en valeur. Selon The Grocer, les dépenses de consommation liées aux myrtilles ont franchi le seuil de 750 millions de livres sterling, plaçant ce produit en tête du classement des revenus du rayon fruits frais.
Cette performance s’inscrit dans une dynamique plus large de croissance des petits fruits au Royaume-Uni. La myrtille bénéficie d’un positionnement fort autour de la santé et du bien-être, renforcé par des investissements importants des distributeurs dans la promotion et la diversification de l’offre. Aux côtés des fraises et des framboises, elle représente désormais une part significative du chiffre d’affaires du rayon fruits frais.
Cette évolution reflète un changement profond dans les habitudes d’achat des consommateurs britanniques, qui privilégient de plus en plus des produits perçus comme à forte valeur ajoutée nutritionnelle et pratique.
Facteurs clés de la progression
Plusieurs facteurs expliquent cette progression rapide. L’intérêt croissant pour les aliments fonctionnels a stimulé une consommation régulière tout au long de l’année. La production locale britannique, bien que limitée par rapport aux volumes importés, se développe progressivement grâce à l’adoption de nouvelles variétés et à l’intégration de technologies innovantes en matière de culture et de conditionnement.
Les stratégies commerciales des détaillants jouent également un rôle central. L’élargissement des formats, la mise en avant des usages liés au snacking et les campagnes de communication axées sur les bénéfices santé ont permis d’élargir la base de consommateurs au-delà du public traditionnel des petits fruits.
Cette combinaison entre demande locale dynamique et offre internationale bien positionnée a permis aux myrtilles de progresser plus rapidement que d’autres segments du rayon fruits frais.
Enseignements pour les marchés méditerranéens
L’exemple britannique offre des enseignements importants pour les marchés méditerranéens, notamment le Maroc, l’Italie et l’Espagne. Il montre que la croissance de la consommation ne repose pas uniquement sur la saisonnalité, mais aussi sur la capacité à structurer une offre attractive, cohérente et bien valorisée auprès des consommateurs.
La dynamique observée confirme que les petits fruits peuvent dépasser certains fruits traditionnels lorsque les consommateurs perçoivent une valeur ajoutée claire, qu’elle soit nutritionnelle, sensorielle ou fonctionnelle. Elle souligne également le rôle central des circuits de distribution et des stratégies de promotion dans l’élargissement du marché.
Implications pour le Maroc
Pour le Maroc, l’évolution du marché mondial de la myrtille fait apparaître plusieurs axes de travail concrets pour améliorer le positionnement à l’export. La capacité à maintenir une présence forte sur les marchés européens hors saison demeure un facteur clé de compétitivité. Cette fenêtre commerciale représente un avantage comparatif important, à condition d’assurer une qualité homogène et une constance des livraisons.
La concurrence internationale se concentre de plus en plus sur des critères précis tels que la fermeté des fruits, l’uniformité des calibres, la durée de conservation post-récolte et la régularité des volumes. Ces paramètres deviennent déterminants pour sécuriser des contrats à long terme avec les chaînes de distribution européennes et britanniques.
L’optimisation des calendriers de récolte, l’amélioration des chaînes logistiques et l’adaptation des programmes de conditionnement permettent également d’exploiter plus efficacement les périodes de transition entre origines sud-américaines et européennes. Ces créneaux représentent des opportunités commerciales importantes pour les exportateurs capables de répondre rapidement aux exigences du marché.
Enfin, la solidité de la demande mondiale ouvre la voie à une diversification progressive des destinations d’exportation, au-delà des marchés traditionnels. Cette évolution suppose toutefois une anticipation rigoureuse des exigences réglementaires, sanitaires et qualitatives propres à chaque zone, ainsi qu’un investissement continu dans la professionnalisation de la filière.