
En plein cœur de la fenêtre des récoltes précoces, février constitue une phase critique pour la protection sanitaire des cultures de myrtillier. Les conditions climatiques typiques de cette période – températures modérées, humidité nocturne élevée, rosées persistantes et épisodes pluvieux intermittents – créent un environnement particulièrement favorable au développement des maladies fongiques des fruits. Dans ce contexte, trois groupes de pathogènes concentrent l’essentiel des pertes observées au champ et en post-récolte : Botrytis cinerea, les agents responsables de la moniliose et les espèces du genre Colletotrichum à l’origine de l’anthracnose. Leur maîtrise conditionne directement la qualité commerciale des lots, la durée de conservation et la rentabilité globale de la campagne.
Botrytis cinerea : la menace principale en récolte précoce
Botrytis cinerea, communément appelée pourriture grise, représente le principal agent de dégradation des fruits de myrtille en conditions fraîches et humides. Sa particularité réside dans sa capacité à infecter la plante à différents stades du cycle, souvent de manière discrète, avant de s’exprimer brutalement lorsque les conditions deviennent favorables.
Sur myrtille, les contaminations débutent fréquemment au niveau des fleurs. Ces infections précoces peuvent rester latentes pendant plusieurs semaines, sans symptôme visible, puis s’exprimer au moment de la maturation des fruits. Les baies en cours de coloration, les fruits arrivés à maturité commerciale ainsi que les fruits blessés lors de la récolte constituent ensuite des cibles privilégiées pour le champignon.
Le développement du Botrytis est fortement stimulé par une humidité relative élevée, généralement supérieure à 90 %, associée à des températures modérées. Une canopée dense et peu aérée favorise la stagnation de l’humidité autour des bouquets floraux et des grappes de fruits. Les résidus floraux persistants, les pétales fanés collés aux jeunes fruits et les fruits morts constituent autant de réservoirs d’inoculum.



Dans les cultures précoces sous tunnels ou sous abri, la situation peut devenir plus critique lorsque la ventilation est insuffisante. L’accumulation de condensation sur le feuillage et les fruits crée alors des microclimats particulièrement favorables aux contaminations secondaires.
Anthracnose : une menace silencieuse en post-récolte
Parallèlement au Botrytis, l’anthracnose causée par différentes espèces du genre Colletotrichum constitue un problème majeur en production commerciale de myrtilles, notamment dans les systèmes orientés vers l’exportation longue distance. Cette maladie se distingue par son caractère souvent latent. Les fruits peuvent paraître sains à la récolte, puis développer rapidement des symptômes de pourriture et de décoloration une fois placés en chambre froide à la ferme ou durant les premières étapes de la chaîne logistique.
L’infection intervient généralement au champ, au niveau des fleurs ou des jeunes fruits, lors de périodes chaudes et humides. Le pathogène pénètre les tissus et reste en dormance pendant plusieurs semaines. Ce phénomène explique pourquoi de nombreux producteurs constatent des pertes importantes après récolte, parfois avant même l’arrivée des lots à la station d’emballage destinée à l’exportation.



Les symptômes caractéristiques se manifestent par l’apparition de taches circulaires légèrement enfoncées, accompagnées d’un ramollissement rapide de la baie. La coloration du fruit peut évoluer vers des teintes brunâtres ou orangées, suivies de la formation de masses sporulantes visibles en surface. Ces altérations compromettent directement la valeur commerciale des lots.
Les blessures liées aux opérations de récolte, de tri et de transport constituent des facteurs aggravants majeurs. Les chocs dans les bacs de terrain, les manipulations excessives et les ruptures de la chaîne du froid favorisent l’expression rapide des infections latentes.
Moniliose : souvent sous-estimée
Moins spectaculaire visuellement que la pourriture grise, la moniliose n’en reste pas moins une source importante de pertes, notamment après récolte. Sur myrtille, elle se manifeste principalement par des brunissements localisés, suivis d’un ramollissement rapide des fruits. Les symptômes peuvent apparaître tardivement, parfois après conditionnement, ce qui complique leur gestion commerciale.
Cette maladie profite également des périodes humides et des températures modérées. Les résidus végétaux contaminés laissés au sol ou dans la canopée constituent des sources d’inoculum persistantes. Dans les systèmes intensifs, où les volumes récoltés sont élevés et les cadences importantes, le risque est accentué par la multiplication des opérations de manutention.

Stratégie intégrée contre les maladies fongiques
La lutte contre ces différentes maladies ne peut pas reposer uniquement sur des interventions ponctuelles. Elle doit s’inscrire dans une approche globale combinant hygiène culturale, gestion du microclimat, organisation rigoureuse des récoltes et maîtrise des opérations post-récolte.
Hygiène culturale
La propreté du verger constitue la première ligne de défense. L’élimination systématique des fruits momifiés, des grappes desséchées et des débris végétaux permet de réduire significativement les sources d’inoculum. Les fruits tombés au sol doivent être retirés régulièrement afin d’éviter qu’ils ne deviennent des foyers secondaires de contamination.
Les équipements utilisés en récolte et en conditionnement – caisses, bacs, tables de tri – doivent être nettoyés et désinfectés régulièrement. Une contamination introduite dans la chaîne post-récolte peut rapidement se propager à l’ensemble d’un lot.
Gestion du microclimat
La maîtrise de l’humidité au niveau de la canopée constitue un levier central de réduction de la pression fongique. Une taille raisonnée visant à ouvrir la structure du buisson et à améliorer la circulation de l’air permet de réduire la durée de mouillage du feuillage et des fruits.
La gestion de l’irrigation doit être adaptée aux conditions hivernales. Les apports excessifs, en particulier en fin de journée, prolongent inutilement les périodes d’humidité. Lorsque cela est possible, il est préférable de programmer les irrigations tôt dans la journée afin de favoriser un séchage rapide des surfaces végétales.
Dans les systèmes sous abri, la ventilation joue un rôle déterminant. Une bonne circulation de l’air limite la condensation nocturne et réduit les gradients d’humidité à l’intérieur des structures.
Surveillance continue
Une observation régulière et méthodique du verger reste indispensable. L’inspection des bouquets floraux, des grappes en maturation et des zones historiquement sensibles permet de détecter précocement les foyers. Une intervention localisée et rapide est toujours plus efficace qu’une action généralisée tardive.
La récolte comme outil de protection
La stratégie de récolte constitue un élément central de la protection sanitaire. Des passages fréquents permettent de limiter la présence prolongée de fruits mûrs, particulièrement sensibles aux attaques fongiques. Le retrait rapide des fruits présentant des symptômes, même légers, évite la contamination des grappes voisines.
La réduction du délai entre la cueillette et le refroidissement constitue également un facteur clé. Plus le fruit reste à température ambiante après récolte, plus le risque de développement des pathogènes augmente.
Lutte chimique contre le Botrytis
La stratégie de lutte chimique contre le Botrytis du myrtillier doit être pilotée par la surveillance climatique et le suivi sanitaire de la parcelle. Les périodes caractérisées par une forte humidité, des rosées persistantes et des températures modérées constituent des fenêtres à haut risque d’infection. Lorsque ces conditions sont réunies, il est recommandé de positionner les interventions fongicides de la préfloraison jusqu’à la fin de la floraison, stade le plus sensible pour l’installation primaire du pathogène.
En situation de pression élevée, les traitements peuvent être renouvelés en respectant les délais et les limitations d’usage propres à chaque spécialité commerciale. Une application avant récolte peut également être justifiée lorsque des conditions humides sont prévues, afin de réduire les contaminations latentes responsables des pourritures après récolte.

L’alternance de matières actives appartenant à différents groupes et présentant des modes d’action distincts permet de limiter la sélection de souches résistantes. Au Maroc, 17 produits sont homologués contre le Botrytis du myrtillier, y compris des solutions biologiques, avec des nombres d’applications autorisées variables selon les formulations.
Protection et qualité au-delà du champ
Même un fruit parfaitement sain au champ peut se dégrader rapidement si la chaîne du froid est mal maîtrisée. Le refroidissement rapide après récolte permet de ralentir la respiration du fruit et le développement des agents pathogènes.
Le maintien d’une température stable en chambre froide limite la condensation sur les fruits et réduit les risques de pourritures secondaires. Le contrôle de l’humidité relative est également essentiel : une humidité excessive favorise les moisissures, tandis qu’un air trop sec peut provoquer des pertes de fermeté et de poids.
La limitation des chocs mécaniques, des empilements excessifs et des manipulations successives contribue à préserver l’intégrité des fruits et à réduire les portes d’entrée pour les pathogènes.


