
Dans les principales zones céréalières du Maroc, la maîtrise des maladies fongiques aériennes du blé reste l’un des leviers les plus déterminants de la performance technico-économique de la culture. Septoriose, rouille jaune, rouille brune et, de plus en plus, la menace de la rouille noire, conditionnent à la fois le niveau de rendement et la qualité finale de la récolte.
Au-delà de la seule intervention chimique, la gestion de ces maladies repose aujourd’hui sur une approche intégrée, combinant choix variétal, prévention agronomique, observation fine du terrain et protection raisonnée. Les observations réalisées au Maroc montrent que, lorsque ces leviers sont correctement mobilisés, les principales maladies foliaires peuvent être maîtrisées de manière efficace, tout en limitant les risques de résistance aux fongicides.
Des maladies toujours présentes
Le blé peut être attaqué par un grand nombre d’agents pathogènes, mais sur le terrain marocain, trois maladies foliaires dominent largement : la septoriose, la rouille jaune et la rouille brune. Leur dynamique, leur période de nuisibilité et leur impact sur le rendement sont très différents, ce qui impose une stratégie d’intervention adaptée à chacune.
La septoriose et les rouilles affectent principalement l’appareil foliaire. Or ce sont précisément les feuilles supérieures — en particulier les deux dernières feuilles — qui assurent l’essentiel du remplissage des grains. Toute atteinte de ces feuilles pendant la montaison, l’épiaison ou la floraison se traduit directement par une baisse de rendement et de poids spécifique.

Prévenir avant de guérir
Avant même de parler de fongicides, la protection du blé contre les maladies foliaires commence par une série de choix agronomiques qui conditionnent le niveau de risque de départ.
Rotation et gestion des résidus
L’assolement joue un rôle clé dans la gestion de l’inoculum. Une rotation au moins biennale permet de réduire fortement la présence des agents pathogènes qui se conservent sur les résidus de culture, notamment ceux responsables de la septoriose, de la tache helminthosporienne et de l’oïdium.
Le labour profond, lorsqu’il est pratiqué, contribue également à enfouir les chaumes et à limiter la quantité de spores disponibles en début de campagne. À l’inverse, la répétition du blé sur blé, en particulier en semis direct ou avec résidus en surface, crée des conditions très favorables aux contaminations précoces.
Traitement de semences
Les traitements de semences restent un outil essentiel de sécurisation du démarrage de la culture. Leur objectif principal est de désinfecter la graine et de protéger la plantule contre certaines maladies transmises par la semence, comme la carie ou le charbon.
Ils jouent également un rôle dans la maîtrise de la septoriose des glumes, et certains fongicides appliqués en traitement de semences permettent de limiter les infections précoces de maladies foliaires, notamment l’oïdium, au stade plantule.
La résistance variétale
Lorsqu’elle est disponible, la résistance variétale constitue le moyen de lutte le plus simple, le plus économique et le plus durable contre les maladies foliaires. Plusieurs variétés de blé tendre et de blé dur inscrites au catalogue marocain présentent des niveaux de résistance intéressants vis-à-vis d’une ou de plusieurs maladies.
Intégrer ce critère dans le choix variétal permet de réduire la pression des maladies et, par conséquent, le recours aux fongicides. Toutefois, dans de nombreuses situations, les variétés cultivées restent sensibles à au moins une des grandes maladies foliaires, ce qui rend la protection chimique indispensable, en particulier dans les zones à fort potentiel.



Savoir décider au bon moment
La décision d’intervenir avec un fongicide ne peut pas être prise de manière systématique. Elle doit être fondée sur une évaluation du risque, qui repose sur plusieurs critères :
- le potentiel de rendement de la parcelle,
- la sensibilité variétale,
- la présence ou non de symptômes,
- les conditions climatiques,
- et le coût du traitement.
Plus le potentiel de rendement est élevé, plus la protection des feuilles supérieures devient économiquement justifiée.
La septoriose : liée aux résidus et à la pluie
La septoriose est causée par un champignon dont la survie dépend largement des résidus de blé présents à la surface du sol. Les parcelles dont le précédent est un blé ou une jachère sont particulièrement exposées.
Le champignon s’installe d’abord sur les feuilles basses, souvent dès le stade tallage, avant de remonter progressivement vers les étages supérieurs, sous l’effet des pluies. Les semis précoces sont plus exposés, car les plantules se développent dans des conditions de températures douces et d’humidité favorable à l’infection, comme cela a été observé au Maroc lors de campagnes à automne pluvieux.
La progression de la septoriose est lente avant l’épiaison, mais elle devient très rapide ensuite. Lorsque la dernière feuille est atteinte au moment de la floraison, les pertes de rendement peuvent dépasser 30 %.
Lorsque des symptômes sont observés sur les feuilles basses et que des pluies sont prévues, une intervention pendant la montaison, au stade deux nœuds, devient pleinement justifiée.

Rouille jaune : la plus redoutée
Depuis une dizaine d’années, la rouille jaune est devenue la principale menace sanitaire du blé tendre au Maroc. Sa dangerosité tient à trois facteurs : sa précocité, sa rapidité de propagation et sa grande agressivité.
En cas d’attaque précoce, entre début montaison et gonflement, et en l’absence de traitement, les pertes peuvent atteindre 70 %. La mise en place de systèmes d’alerte régionaux, basés sur la détection des premiers foyers, est donc essentielle.
Dans certaines zones, notamment le Tadla, la pratique du semis très précoce du blé, parfois en mélange avec le bersim pour une utilisation en fourrage, crée un véritable relais d’infection entre les campagnes. Des foyers de rouille jaune y sont régulièrement observés sur des blés en épiaison destinés à la coupe en vert, alors que les autres parcelles sont encore au stade tallage.
Dès que les premiers foyers apparaissent, toutes les variétés sensibles à proximité sont menacées et un traitement rapide s’impose.
Rouille brune : une endémie à surveiller de près
La rouille brune est présente chaque année au Maroc, avec une intensité variable selon les conditions climatiques. Son cycle biologique est complexe, impliquant le blé et un hôte alternatif, Anchusa italica.
Les premières infections peuvent apparaître dès le tallage dans certaines situations, à partir de foyers localisés. Par la suite, le vent assure la dissémination à grande échelle, conduisant à des contaminations généralisées à partir de l’épiaison.
Le risque est évalué par la présence de pustules sur les deux dernières feuilles. Des périodes humides associées à des températures modérées, entre février et avril, favorisent fortement le développement de la maladie.
Protéger les feuilles clés au moment décisif
Septoriose et rouilles deviennent particulièrement nuisibles à partir de l’épiaison, lorsque le remplissage des grains débute. Toute stratégie de protection doit donc viser en priorité la préservation des deux dernières feuilles.
En situation de forte pression, un second traitement, trois à quatre semaines après le premier, peut être nécessaire pour maintenir cette protection jusqu’à la fin du cycle.
La rouille noire, un risque émergent à ne pas sous-estimer
La rouille noire constitue aujourd’hui une menace sérieuse pour la céréaliculture marocaine. Sa réémergence impose une stratégie structurée reposant sur la surveillance, la sensibilisation, la caractérisation variétale et, en dernier recours, l’intervention chimique.
Les fongicides disponibles, notamment certaines triazoles et strobilurines, peuvent permettre de limiter les dégâts, mais leur usage doit rester raisonné. L’intervention est surtout efficace en préventif, juste après l’épiaison, avant que les tiges et les épis ne soient infectés.
Fongicides : efficacité, mais aussi risques de résistance
Les fongicides homologués sur blé couvrent un large spectre de maladies, même si la majorité des autorisations concerne surtout la septoriose et la rouille brune. Certaines substances actives sont efficaces sur plusieurs maladies, mais avec des niveaux variables.
L’absence de stratégie raisonnée conduit rapidement à des phénomènes de résistance. L’exemple européen a montré que les strobilurines et de nombreuses triazoles peuvent perdre leur efficacité en quelques années lorsqu’elles sont utilisées sans alternance.
La stratégie recommandée repose sur l’alternance des modes d’action et l’utilisation de mélanges de substances appartenant à différentes familles chimiques.
Qualité de pulvérisation et fertilisation azotée
Le matériel de pulvérisation doit être parfaitement propre et bien réglé. Toute contamination, notamment à l’épiaison, peut provoquer des pertes majeures. Un pulvérisateur mal nettoyé peut faire plus de dégâts qu’il n’apporte de protection.
Par ailleurs, l’azote interagit fortement avec la protection fongicide. Des apports élevés combinés à une bonne protection peuvent accroître fortement le rendement. À l’inverse, un excès d’azote favorise parfois la rouille brune et crée un couvert dense, propice au maintien de l’humidité et à la propagation des maladies.
Ne pas confondre !
Les symptômes de septoriose peuvent être confondus avec des taches physiologiques liées à des carences ou à des stress climatiques. La différence principale réside dans la localisation : les taches physiologiques apparaissent d’abord sur les feuilles jeunes, alors que la septoriose débute sur les feuilles basses. L’observation de pycnides permet de confirmer le diagnostic.


