
L’agriculture moderne, et particulièrement dans notre contexte nord-africain, fait face à une « double peine » : la nécessité d’intensifier les rendements pour rester compétitif, et l’obligation de composer avec des aléas climatiques de plus en plus violents (sécheresse, coups de sirocco, salinité croissante).
Dans ce paysage, les biostimulants ont envahi le marché. Souvent présentés comme des solutions miracles par les brochures commerciales, ils suscitent parfois le scepticisme légitime des producteurs avertis. Pourtant, une fois débarrassés de l’habillage marketing, ces intrants constituent une classe d’outils agronomiques validée par la science.
Cet article vise à faire le tri et à poser les bases d’une utilisation raisonnée des biostimulants : quand, pourquoi et comment les intégrer dans un itinéraire technique maraîcher ou arboricole ?
Il est important de lever une confusion fréquente : un biostimulant n’est ni un engrais, ni un pesticide.
- Contrairement à un engrais, il n’apporte pas (ou très peu) d’éléments nutritifs directement. Son rôle est d’améliorer la capacité de la plante à absorber ceux déjà présents dans le sol ou apportés par la fertigation.
- Contrairement à un phytosanitaire, il n’a pas d’action directe sur les ravageurs ou les maladies (bien qu’il puisse renforcer la plante face aux attaques).
Ce sont des substances (acides aminés, extraits d’algues, acides humiques/fulviques) ou des micro-organismes (bactéries, mycorhizes) qui agissent sur la physiologie de la plante pour améliorer l’efficience nutritionnelle, la tolérance aux stress abiotiques ou la qualité de la récolte.
La Gestion des stress abiotiques
C’est ici que réside la véritable valeur ajoutée pour un agriculteur. Nos cultures subissent des cycles de stress permanents qui bloquent la photosynthèse et coûtent des points de rendement.
Le Stress thermique et hydrique (Le « Stop » végétatif)
Lors d’un pic de chaleur, comme le passage d’un chergui en pleine floraison d’agrumes ou de tomates, la plante réagit en fermant ses stomates pour limiter la transpiration. Cette réaction de survie a un coût immédiat : l’arrêt de la photosynthèse et la consommation des réserves de la plante. Pour anticiper ce phénomène, il est recommandé d’intervenir préventivement, 24 à 48 heures avant l’alerte météo, avec des biostimulants à base d’acides aminés libres ou d’osmo-régulateurs tels que la glycine bétaïne. Ces composés agissent alors comme une véritable perfusion d’énergie : directement absorbés sans coût métabolique pour la plante, ils permettent de maintenir une activité physiologique malgré la fournaise, limitant ainsi significativement la chute des fleurs ou des jeunes fruits.
La Salinité des sols et de l’eau
Dans des régions comme le Souss, le Haouz ou les zones côtières, la salinité constitue une problématique majeure : le sel « brûle » le système racinaire et crée une sécheresse physiologique empêchant l’absorption de l’eau. Face à cette contrainte, l’apport d’acides fulviques ou de certaines souches bactériennes (PGPR) via le système de goutte-à-goutte est une stratégie éprouvée. Ces solutions permettent d’améliorer la structure du sol autour du bulbe racinaire et de favoriser une pression osmotique adéquate, aidant ainsi la racine à continuer son pompage hydrique même en milieu chargé en sels.
Le froid et le blocage Hivernal
L’hiver pose un défi particulier avec ses alternances de journées ensoleillées et de nuits froides, voire de gelées. Lorsque la température du sol chute, souvent en dessous de 10-12°C en maraîchage, l’activité racinaire ralentit considérablement, entraînant un épaississement des membranes cellulaires et un ralentissement enzymatique. Ce blocage se manifeste souvent par une carence induite en phosphore, visible par des teintes violacées sur le feuillage, car cet élément est difficilement assimilé en sol froid. Pour contrer ce phénomène, la stratégie biostimulante s’articule autour de deux axes : la prévention et le soutien ‘’redémarrage’’ (Pour plus de détails, voir l’article suivant).

Le « Timing » est Roi
L’erreur classique est d’utiliser les biostimulants « en pompier », quand les symptômes sont déjà visibles. Or, leur efficacité est maximale en préventif ou en accompagnement des phases physiologiques coûteuses en énergie.
Le démarrage et la transplantation
Pour une culture maraichère (tomate, poivron, melon), la transplantation est un traumatisme racinaire.
Le trempage des mottes ou premier arrosage avec des biostimulants à base d’extraits d’algues ou d’acides humiques, permet de stimuler l’auxine naturelle et favoriser l’explosion du chevelu racinaire, garantissant une reprise rapide et homogène.
La floraison et la nouaison
C’est le moment où la plante bascule son énergie de la croissance (feuilles) vers la reproduction (fruits). Tout stress à ce moment entraîne un avortement. Les experts préconisent l’utilisation d’extraits d’algues enrichis en bore ou molybdène qui favorisent la fertilité du pollen et la division cellulaire intense nécessaire au grossissement du fruit.
L’Efficience nutritionnelle
Avec la flambée du prix des intrants (NPK), il est aberrant de laisser 30 à 50% de l’engrais apporté se bloquer dans le sol (rétrogradation du phosphore, lessivage de l’azote). Certains biostimulants (acides humiques, bactéries solubilisatrices) agissent comme des « complexants » naturels. Ils rendent les éléments minéraux plus mobiles et plus disponibles pour la plante. Le calcul est simple : Intégrer un biostimulant racinaire peut permettre, dans certains cas, de réduire légèrement les apports d’engrais de fond tout en maintenant les niveaux foliaires, ou simplement de s’assurer que chaque unité d’azote payée est réellement transformée en biomasse.
Limites et précautions d’usage
Soyons réalistes : le biostimulant n’est pas une baguette magique. Il ne pourra jamais compenser une irrigation défaillante ni ressusciter un sol biologiquement mort. Son efficacité repose sur un itinéraire technique déjà maîtrisé ; il agit comme un multiplicateur de performance, pas comme un correcteur de négligences.
Sur le terrain, la vigilance s’impose d’abord au niveau de la cuve. Certains mélanges, notamment entre acides aminés et produits à base de cuivre ou de soufre, peuvent provoquer des brûlures (phytotoxicité). Le « test du seau » reste donc un réflexe indispensable avant de généraliser une application.
Ensuite, il s’agit de ne pas traiter à l’aveugle. La rentabilité de ces intrants dépend de la précision du tir : visez les moments de stress ou les stades clés comme la floraison. Si le retour sur investissement est souvent évident en maraîchage export ou en arboriculture intensive, il doit être calculé au plus juste pour les grandes cultures.
Enfin, exigez la transparence : privilégiez toujours des étiquettes affichant clairement les concentrations (ex : % d’acides aminés libres) plutôt que des formulations opaques vendues comme des « solutions miracles », et demandez systématiquement des preuves d’efficacité locales.
Maximiser l’efficacité : les conditions de réussite
Avoir le bon produit au bon moment ne suffit pas. Comme pour un traitement phytosanitaire, la qualité de l’application et les conditions de conservation du produit sont déterminantes pour garantir le résultat au champ.
Météo et conditions d’application : visez l’absorption
L’efficacité d’un biostimulant foliaire dépend directement de sa capacité à pénétrer la cuticule de la feuille avant de sécher. L’absorption est optimale lorsque l’humidité relative de l’air est élevée et les températures modérées. En conditions trop chaudes ou trop sèches, la gouttelette sèche trop vite sur la feuille, cristallisant les principes actifs qui ne peuvent plus pénétrer. La règle d’or est d’éviter impérativement les applications lors des extrêmes thermiques (gel ou canicule) qui stressent la plante et ferment les voies de pénétration.
Le bon créneau horaire
Pour limiter les pertes par évaporation et maximiser le temps de contact liquide/feuille, il est recommandé de privilégier systématiquement les interventions tôt le matin (à la fraîche) ou tard en fin d’après-midi. Ces fenêtres offrent généralement des conditions d’hygrométrie plus favorables et permettent à la plante d’assimiler les composés durant la nuit ou la matinée.
Le stockage : préserver l’intégrité des molécules
Quant au stockage, il est essentiel de rappeler que les biostimulants sont souvent des produits vivants (micro-organismes) ou constitués de molécules fragiles. Pour préserver leur intégrité, il est donc vivement conseillé de les maintenir à l’abri de la lumière directe et des UV, véritables destructeurs de l’activité biologique. Par ailleurs, les spécialistes préconisent l’usage d’un local sec, ventilé et tempéré, capable de tamponner les excès du climat (gel ou fortes chaleurs). Enfin, une attention particulière doit être portée aux dates de péremption, l’efficacité du produit n’étant plus garantie au-delà de cette limite.
Pour résumer, les biostimulants ne sont plus des produits de « confort ». Dans le contexte climatique actuel de notre pays, ils deviennent des outils de sécurisation du rendement. En effet, ils permettent de lisser les à-coups climatiques et d’optimiser la nutrition. Pour l’agriculteur chevronné, le défi n’est plus de savoir si ça marche, mais d’intégrer le bon produit, au bon stade, pour transformer ce levier technique en rentabilité économique.