
Portée par l’export, l’intensification des systèmes de production et la recherche permanente de qualité commerciale, la culture de la tomate sous serre au Maroc est aujourd’hui conduite sous des niveaux technologiques élevés : fertigation de précision, substrats inertes, contrôle climatique, sélection variétale avancée. Dans ce contexte, la gestion du calcium s’impose comme un facteur technique central, souvent sous-estimé, mais directement lié à la stabilité physiologique des plantes, à la fermeté des fruits, à la réduction des pertes post-récolte et à la régularité de la qualité et du rendement. Contrairement à d’autres éléments nutritifs, le calcium ne se gère pas uniquement par l’apport quantitatif : il dépend étroitement des conditions climatiques, de la dynamique de transpiration, de l’architecture racinaire et du choix des formes d’engrais utilisées en fertigation.
Le calcium intervient dans plusieurs fonctions clés du végétal. Il est un constituant fondamental des parois cellulaires, où il participe à la formation des pectates de calcium assurant la cohésion et la rigidité des tissus. Cette fonction structurelle explique son impact direct sur la fermeté des fruits, la résistance mécanique des tiges et la tolérance aux contraintes mécaniques et hydriques.
Au niveau cellulaire, le calcium agit également comme message secondaire dans de nombreux processus physiologiques. Il régule l’ouverture et la fermeture des stomates, intervient dans la signalisation du stress hydrique et thermique, et participe à la stabilité des membranes cellulaires. Pour la tomate cultivée sous serre, soumise à des amplitudes thermiques importantes et à des variations rapides d’humidité relative, cette fonction régulatrice prend une importance particulière.
Contrairement à l’azote, au potassium ou au magnésium, le calcium est peu mobile dans la plante. Une fois intégré dans les tissus, il ne peut pas être redistribué vers les organes en croissance rapide, notamment les fruits. Cette caractéristique explique pourquoi les carences apparaissent fréquemment au niveau des apex et des jeunes fruits, même lorsque le sol ou la solution nutritive contient des niveaux globalement suffisants.
Spécificités des conditions marocaines
Les systèmes de production sous serre au Maroc sont caractérisés par plusieurs facteurs qui influencent directement la nutrition calcique. Le premier est le climat. Les zones de production majeures, telles que Souss-Massa, Dakhla, Loukkos ou Gharb, connaissent des périodes de fort rayonnement solaire et de températures élevées. Ces conditions donnent une transpiration intense, mais de manière souvent déséquilibrée entre les feuilles et les fruits. Les feuilles, fortement transpirantes, captent la majorité du flux calcique transporté par le xylème, au détriment des fruits, qui présentent une surface transpirante très limitée.
Le deuxième facteur est la qualité de l’eau d’irrigation. De nombreuses exploitations utilisent des eaux souterraines à salinité variable, riches en sodium, chlorures ou bicarbonates. Ces ions peuvent perturber l’absorption du calcium par compétition ionique au niveau racinaire ou par modification du pH de la solution du sol. Une eau dure, riche en calcium, n’est pas nécessairement synonyme de bonne nutrition calcique, car la forme chimique et la disponibilité réelle du calcium jouent un rôle déterminant.
Le troisième facteur est lié aux substrats et aux sols utilisés sous serre. Les cultures hors sol sur fibre de coco, laine de roche ou perlite présentent une inertie chimique faible. Cela impose une gestion très précise de la solution nutritive, car le substrat ne joue quasiment aucun rôle tampon. En sol, les problèmes de salinité, de structure et de déséquilibre cationique peuvent limiter la disponibilité effective du calcium malgré des teneurs analytiques parfois élevées.
Carence : conséquences agronomiques
La manifestation la plus connue du déséquilibre calcique chez la tomate est la nécrose apicale, communément appelée pourriture apicale. Elle se traduit par l’apparition de taches brun-noir à l’extrémité distale du fruit, qui évolue vers des zones nécrosées déprimées. Ce désordre physiologique n’est pas une maladie infectieuse, mais un symptôme de déséquilibre hydrique et nutritionnel.
Au-delà de cet aspect visible, le déficit calcique se traduit également par une fragilisation des tissus, une sensibilité aux microfissures, une réduction de la durée de conservation et une augmentation des pertes post-récolte. Dans les systèmes orientés export, où la chaîne logistique impose des contraintes de transport et de stockage importantes, la fermeté des fruits devient un critère déterminant de valorisation commerciale.
Des déséquilibres plus discrets entraînent également la croissance végétative : fragilité des apex, mauvaise tenue des bouquets floraux, sensibilité accrue aux stress thermiques et hydriques, et baisse progressive de la performance photosynthétique.
Interaction entre calcium, eau et climat
La gestion du calcium ne peut pas être dissociée de la gestion de l’irrigation et du climat. Le transport du calcium dans la plante dépend directement du flux de transpiration. Un excès d’humidité relatif dans la serre, fréquent lors des périodes hivernales ou dans les serres mal ventilées, réduit la transpiration et limite l’ascension du calcium vers les parties aériennes.
À l’inverse, un stress hydrique ponctuel, même de courte durée, peut interrompre l’alimentation calcique des fruits en phase de croissance rapide, entraînant des désordres irréversibles. La régularité de l’irrigation, la maîtrise du drainage et l’homogénéité de l’humidité du substrat constituant donc les moyens pour sécuriser l’alimentation en calcium.
La conduite climatique joue également un rôle clé. Une ventilation adaptée, une bonne gestion des écrans thermiques et une limitation des excès de température permettent de maintenir une transpiration équilibrée entre feuilles et fruits. Dans les serres marocaines modernes, l’intégration de capteurs climatiques et de stratégies de pilotage automatisé contribue à stabiliser ces paramètres.




Choix des engrais calciques
Le choix de la source de calcium constitue un élément clé dans les systèmes intensifiés. Plusieurs formes sont utilisées en production sous serre, présentant chacune des avantages et des contraintes.
Le nitrate de calcium est la source la plus répandue. Il apporte simultanément du calcium et de l’azote nitrique, rapidement assimilables. Cette double fonction est intéressante en phase de croissance végétative et de mise à fruit, mais elle nécessite un pilotage précis afin d’éviter un excès d’azote qui favoriserait une végétation exubérante au détriment de la qualité des fruits.
Les formes chélatées ou complexées de calcium sont parfois utilisées pour améliorer la stabilité en solution et limiter les prélèvements dans les systèmes de fertirrigation. Leur intérêt réside surtout dans les situations où la qualité de l’eau pose problème, notamment en présence de bicarbonates élevées.
Les formulations foliaires à base de calcium sont largement utilisées en complément. Elles permettent de cibler directement les fruits et les tissus jeunes, en contournant partiellement les limitations du transport xylémien. Toutefois, leur efficacité dépend fortement des conditions d’application, du stade physiologique et de la qualité de pénétration cuticulaire. Elles ne peuvent pas remplacer une stratégie racinaire cohérente, mais constituant un outil correctif intéressant dans les phases critiques.
Interactions avec les autres éléments
La nutrition calcique ne peut être gérée isolément. Les antagonismes ioniques jouent un rôle déterminant. Un excès de potassium, fréquent dans les programmes visant à améliorer la coloration et la teneur en sucres, peut réduire l’absorption du calcium par compétition au niveau racinaire. De même, des niveaux élevés de magnésium ou de sodium accentuent ce phénomène.
Le rapport entre cations dans la solution nutritive doit donc être équilibré. Dans les systèmes de fertirrigation modernes, l’approche par ratios nutritionnels permet de maintenir une disponibilité optimale du calcium sans perturber les autres fonctions physiologiques de la plante.
L’azote joue également un rôle indirect. Un apport excessif stimule une croissance végétative rapide, augmentant la demande en calcium et accentuant les risques de déséquilibre si l’alimentation calcique ne suit pas le même rythme.
Adaptation aux conditions marocaines
Dans les conditions marocaines, plusieurs axes techniques permettent d’optimiser la gestion du calcium. La première étape consiste à analyser régulièrement l’eau d’irrigation, le substrat ou le sol, ainsi que la solution drainée. Ces données permettent d’ajuster les formulations nutritives en fonction des contraintes locales.
La segmentation des programmes de fertirrigation selon les stades phénologiques est également essentielle. Les besoins en calcium augmentent fortement lors de la nouaison et du grossissement des fruits. Une anticipation de ces phases permet d’éviter les carences tardives difficiles à corriger.
L’intégration de stratégies de microclimat, notamment par une ventilation raisonnée et une bonne gestion de l’humidité relative, contribue à améliorer le transport interne du calcium. Dans les serres hautement technicisées, la synchronisation entre fertirrigation et conditions climatiques optimise l’efficacité des apports.


