
Par EDDABBEH Fatima-Ezzahra et EDDABBEH Layachi – f.eddabbeh@gmail.com
Le caroubier au Maroc participe à l’équilibre économique et social de la population rurale. Il s’étend sur une superficie approximative de plus d’un million d’hectares avec une densité de plus de quatre arbres à l’hectare. Il résiste au déficit pluviométrique et fructifie sous une pluviométrie annuelle de moins de 100 mm dans les régions de Marrakech-Safi et Souss-Massa, au moment où de nombreux arbres fruitiers (l’olivier, l’amandier, le figuier, la vigne… ) et forestiers (l’arganier, le thuya, le genévrier rouge, le pin d’Alep…) connaissent des difficultés à survivre.
Évolution de la production marocaine (2019 – 2025)
La production de gousses de caroube, qui avait atteint son niveau le plus élevé au cours de la dernière décennie avec environ 90.000 tonnes, correspondant à près de 18.000 tonnes de graines, a reculé en 2019 pour s’établir autour de 70.000 tonnes (14.000 tonnes de graines). Elle a ensuite progressé en 2021 pour atteindre environ 80.000 tonnes, soit 16.000 tonnes de graines, avant d’enregistrer une chute exceptionnelle en 2022, avec une production limitée à près de 30.000 tonnes, correspondant à 6.000 tonnes de graines.
Cette baisse brutale s’explique notamment par les conditions climatiques défavorables enregistrées à l’automne 2022, marquées par une mauvaise pollinisation des fleurs liée à la mortalité des ruches au moment de la floraison, ainsi qu’à l’épisode de chergui survenu durant la phase de pollinisation. Ces facteurs ont conduit à la formation de fruits pauvres en graines et à une diminution moyenne des rendements en graines estimée à environ 2 %.
L’entrée en production des premières plantations réalisées dans le cadre du Plan Maroc Vert (PMV), conduites en bour avec une densité de 100 plants/ha et en irrigué avec une densité de 204 plants/ha, a contribué à une reprise partielle de la production en 2023, avec une hausse estimée à près de 25 %. La production a ainsi atteint environ 60.000 tonnes de gousses, dont 45.000 tonnes issues des peuplements naturels et 15.000 tonnes provenant des plantations du PMV.
L’été 2023 a toutefois été marqué par des températures exceptionnellement élevées, dépassant le seuil de 47 °C pendant plusieurs semaines, ce qui a eu un impact négatif sur la physiologie des arbres. L’automne 2023, correspondant à la période de pic de floraison du caroubier, a été caractérisé par une alternance de séquences froides et chaudes ayant perturbé le cycle végétatif. La floraison s’est ainsi étalée sur plus de quatre mois, donnant lieu à deux à trois vagues successives espacées d’environ un mois.
La production de 2024 a enregistré une baisse d’environ 50 % par rapport à la moyenne des trois dernières décennies, accompagnée d’une diminution des rendements en graines de 1 à 3 points selon les régions productrices. Cette situation est principalement liée à un déficit de pollinisation ou à une pollinisation incomplète, fortement influencée par les effets du changement climatique. La production annuelle de gousses de caroube s’est ainsi établie autour de 60.000 tonnes, dont 40.000 tonnes issues des peuplements naturels et 20.000 tonnes provenant des plantations, correspondant à un volume d’environ 8.000 tonnes de graines.








La floraison de la campagne 2025 a débuté dès le mois de mai 2024 dans les zones chaudes, alors que la production de 2024 était encore en phase de maturation. Par ailleurs, la récolte des gousses, habituellement entamée en mai, a été retardée jusqu’à la fin du mois de juillet 2024, ce qui a entraîné une chute des fleurs au moment de la récolte et affecté négativement la production de 2025.
La campagne 2025 a toutefois été partiellement redressée grâce aux pluies printanières d’avril 2025, qui ont concerné l’ensemble du Royaume. La production est estimée à environ 70.000 tonnes de gousses, soit près de 10.000 tonnes de graines, dont 25.000 tonnes issues des plantations du Plan Maroc Vert (PMV). Néanmoins, ces précipitations tardives, combinées à des températures élevées, ont créé des conditions favorables au développement de maladies fongiques, notamment l’oïdium au Moyen Atlas, affectant la qualité de la pulpe.
Dans ce contexte, les administrations de tutelle, notamment l’Agence Nationale des Eaux et Forêts (ANEF) et les Directions Provinciales de l’Agriculture (DPA), devront intégrer dans leurs futurs contrats-programmes des mesures de protection phytosanitaire adaptées, incluant l’utilisation de fongicides homologués en agriculture biologique, afin de préserver la qualité de la pulpe destinée à l’agroalimentaire, à l’alimentation animale, aux industries pharmaceutiques et cosmétiques, ainsi qu’aux exportations sous forme brute ou torréfiée.
Tableau 1: Production marocaine de la caroube (gousses et graines) au cours des dix dernières années
| année | production en gousses (t) | production en graines(t) | observation |
| 2016 | 80.000 | 16.000 | |
| 2017 | 75.000 | 14.500 | |
| 2018 | 80.000 | 15.000 | |
| 2019 | 90.000 | 18.000 | |
| 2020 | 70.000 | 14.000 | |
| 2021 | 80.000 | 16.000 | |
| 2022 | 30.000 | 6.000 | |
| 2023 | 60.000 | 10.000 | Dont 15.000 T PMV) |
| 2024 | 60.000 | 8.000 | Dont 20.000 T (PMV) |
| 2025 | 70.000 | 10.000 | Dont25.000 T (PMV) |

Figure 1 : Production marocaine de la caroube (gousses et graines) au cours des dix dernières années
Il est à signaler que les rendements en graines issus des gousses varient selon les régions. Ils se situent en moyenne entre 24 % et 26 % dans le Moyen Atlas, notamment dans la région de Béni Mellal-Khénifra et la partie sud de Fès-Meknès, entre 19 % et 22 % dans le Centre du Maroc, incluant Marrakech-Safi, Souss-Massa et Guelmim-Oued Noun, et entre 15 % et 22 % dans la région de l’Oriental ainsi que dans la partie nord de Fès-Meknès.
Il apparaît également que le PMV a contribué au maintien de la production à un niveau globalement acceptable. Toutefois, dans certaines zones de plantation relevant de ce programme, des cas de faible pollinisation des fruits ont été observés. Cette situation peut s’expliquer, d’une part, par l’utilisation de greffons mâles issus d’un clone unique, alors que les plants femelles proviennent de plusieurs clones présentant des périodes de floraison différentes (précoce, de saison ou tardive). D’autre part, le caroubier est sensible aux phénomènes de compatibilité pollinique et nécessite une diversité génétique des pieds mâles afin d’assurer une fécondation homogène.
Afin de limiter ces contraintes, il est recommandé, au lieu de planter un pied mâle greffé pour neuf pieds femelles greffés, d’introduire un plant commun non greffé pour cinq plants femelles, soit environ 20 % de plants communs. Ces derniers génèrent naturellement une proportion de 55 à 65 % de pieds mâles et de 35 à 45 % de pieds femelles. En plus d’être moins coûteux que les plants greffés, ils permettent d’élargir la base génétique des pollinisateurs, de réduire les problèmes de compatibilité pollinique et d’assurer une pollinisation plus régulière sur l’ensemble de la période de floraison.
Production de caroube par région entre 2023 et 2025
Tableau 2: Production de gousses par région économique.
| Région / Année | 2023 | 2024 | 2025 |
| Beni Mellal Khénifra | 22 % | 19 % | 18 % |
| Marrakech Safi | 17 % | 13 % | 12 % |
| Fès Meknès | 9 % | 11 % | 8 % |
| Oriental | 6 % | 7 % | 6 % |
| Tanger Tétouan Al Hoceïma | 6 % | 5 % | 6 % |
| Sous Massa et Guelmim Oued Noun | 12 % | 8 % | 11 % |
| Autres régions | 1 % | 2 % | 1 % |
| Production en gousses (t) | 3 % | 3 % | 3 % |
| Autres régions | 1 % | 2 % | 1 % |
| PMV | 24 % | 32 % | 35 % |
Il convient de noter que les rendements en graines des plantations réalisées dans le cadre du PMV ne peuvent être évalués avec précision. Les plants ayant été greffés en pépinière à partir de différents clones femelles, généralement issus des zones proches des sites de production de plants, les performances obtenues dépendent fortement de la région d’implantation de ces pépinières. Dans ce contexte, et afin de limiter la baisse des rendements ainsi que la dégradation de la qualité des graines observées dans certaines régions de référence, il serait préférable que les greffons proviennent directement des zones de plantation concernées.
Évolution des prix de la gousse de 2019 à 2025
Prix d’achat par les intermédiaires
Le prix de la gousse de caroube dans les souks hebdomadaires est déterminé principalement par la qualité de la graine, le rendement en graines par gousse ainsi que par les conditions agroclimatiques propres à chaque région. Il est fortement influencé par le déficit pluviométrique à l’échelle territoriale, qui affecte directement la productivité des vergers naturels et la qualité des récoltes. Les intermédiaires commerciaux et les fournisseurs de concasseurs, en tant qu’acteurs professionnels de la filière, disposent d’une connaissance approfondie des caractéristiques qualitatives des gousses issues de chaque terroir. Cette expertise explique les écarts de prix observés d’un souk à l’autre, y compris au sein d’une même région.
D’une manière générale, le prix de la gousse provenant des zones nord du pays demeure inférieur à celui pratiqué dans les régions du Moyen Atlas et du Centre du Maroc, reconnues pour la qualité et le rendement de leurs productions. Selon les conditions climatiques ayant marqué la campagne agricole, l’écart de prix peut dépasser 1,00 DH/kg entre régions, traduisant l’impact direct des aléas climatiques sur l’offre disponible.
Sur le plan de l’évolution temporelle, le prix de la gousse de caroube, qui se situait entre 3.000 et 4.000 DH/T en 2013, est passé à environ 6.000 DH/T en 2015 et 2016. Cette tendance haussière s’est poursuivie pour atteindre près de 9.000 DH/T en 2017, puis environ 11.000 DH/T en 2018 et 2019. En 2020, le prix a franchi le seuil des 14.000 DH/T, avant d’enregistrer une envolée exceptionnelle à 35.000 DH/T en 2021 et jusqu’à 70.000 DH/T en 2022, un niveau jamais observé auparavant sur le marché international de la caroube. À partir de 2023, une phase de correction s’est amorcée, avec un repli du prix à environ 36.000 DH/T, suivi d’une nouvelle baisse à 25.000 DH/T en 2024, pour finalement se stabiliser autour de 6.000 DH/T en 2025.

Figure 2 : Évolution du prix de vente de la gousse marocaine en DH/T entre 2013 et 2025 par le producteur
Évolution des prix de vente aux concasseurs
Le prix d’achat par les concasseurs est déterminé suivant les résultats des échantillonnages effectués par le responsable d’achat. Cette opération se base sur l’origine des produits, le pourcentage de rendement en graines, les dimensions de la graine, la qualité de stockage des produits après la récolte et le prix de vente de la graine à l’export. C’est ainsi que le prix offert pour l’achat d’un kg de gousse doit au moins être égale au prix de vente de la graine déduction faite des frais de concassage et de la marge bénéficiaire du concasseur.
Évolution des prix de vente de la graine
Généralement, les grands concasseurs exportateurs ne commencent à acheter qu’après la passation de contrats avec les gommiers (multinationales espagnoles et italiennes qui s’accaparent 80 % de la graine marocaine). Les graines, produites par les petits et les nouveaux concasseurs, sont vendues aux gommiers locaux (Sté SANTIS sise à Essaouira et Fès, Sté KERAGUM sise à Bouskoura et Sté MGI sise à Sidi Slimane). A signaler que les sociétés SANTIS et KARAGUM disposent de leurs propres unités de concassage.
Pour l’année 2025, les contrats conclus avec les grands clients ne concernent qu’un nombre limité de concasseurs et portent sur des volumes très restreints. Ces accords imposent notamment que la graine soit exclusivement d’origine marocaine et issue d’une récolte récente. Les productions de 2023 et 2024 n’ont, en effet, pas trouvé preneur à la suite de l’importation, en 2023, de 8.400 tonnes de gousses en provenance de l’ensemble du pourtour méditerranéen, une situation qui a porté atteinte à la réputation de la graine marocaine, pourtant reconnue comme l’une des meilleures du bassin méditerranéen. Ce contexte a conduit nos deux principaux clients à suspendre leurs achats et à renforcer leurs exigences afin d’écarter tout risque de mélange avec des graines d’origine étrangère.
Les répercussions ont été particulièrement lourdes pour les unités de concassage. Les 36 concasseurs sont à l’arrêt depuis 2023, entraînant le chômage des ouvriers et aggravant, par ailleurs, la facture d’importation des aliments de bétail. La baisse de disponibilité de la pulpe de caroube sur le marché local a ainsi contribué à une flambée des prix de l’alimentation animale au cours des années 2023, 2024 et 2025.

(Source : Office des change dûment modifié et complété)
Figure 3: Évolution du prix de vente de la graine marocaine en euro à l’export entre 2013 et 2025
L’analyse de la figure 3 fait ressortir que le prix de la graine a commencé à flamber depuis 2018 passant chaque année du simple au double. Cette évolution s’explique principalement par la croissance du nombre d’acteurs industriels du secteur de la gomme à l’échelle internationale, qui a intensifié la concurrence et conduit les grands transformateurs à adapter leurs stratégies commerciales. Il apparaît également que le prix est progressivement revenu à un niveau proche de celui observé avant la flambée de 2018.

Figure 4: Evolution des prix de la graine de caroubes en Euro (Période 2013 à. 2024

Figure 5: Evolution des prix de la graine de caroubes en Euro (Période 2013 à 2024 déduction faite des années à flambée des prix).
L’interprétation de ce graphique, en excluant les années marquées par une flambée exceptionnelle des prix entre 2018 et 2021, montre que le prix de la graine de caroube a globalement suivi une évolution normale. Toutefois, en 2025, le marché a enregistré une baisse significative des prix, liée à une contraction de la demande conjuguée à l’existence de stocks importants chez les concasseurs et les intermédiaires, estimés à près de 60.000 T de gousses accumulées sur deux campagnes consécutives.
Cette situation pénalise la mise en œuvre des programmes de plantation inscrits dans la stratégie Génération Green (GG), qui prévoit l’extension de la caroubiculture sur 125.000 ha. Elle n’incite ni les petits agriculteurs ni les investisseurs de la filière à s’engager dans l’augmentation des superficies plantées en caroubier. Parallèlement, la crise actuelle peut toutefois être perçue comme une opportunité pour développer les investissements dans la plantation et la transformation, avec pour objectif une meilleure valorisation de l’ensemble des sous-produits de la caroube, notamment les cotylédons, la pulpe, le germe et le tégument.
Il convient également de souligner que la pulpe fait désormais l’objet d’une transformation locale croissante et tend à gagner en importance au détriment de la graine. En 2025, les gousses riches en pulpe sucrée ont ainsi atteint un prix nettement supérieur, autour de 13 DH/kg, contre seulement 5 à 6 DH/kg pour les gousses à forte teneur en graines.


